Les femmes à l’épreuve de la radicalisation

Collectif des Femmes

LLN – Le 7 mars

Les femmes à l’épreuve de la radicalisation

 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Les organisatrices de ce colloque international m’ont demandé de le conclure  et je les remercie pour leur confiance. Mais peut-on conclure tant d’interrogations, tant de désarrois, tant d’incompréhensions, tant de douleurs ? La mission est  quasi impossible, vous en conviendrez.

Je veux bien évidemment féliciter toutes les personnes qui se sont engagées dans cette réflexion. Je veux remercier tous les intervenants – dont certains venus de très loin –  pour  la qualité de leur expertise. Je veux enfin remercier le public qui souhaite, comme nous tous, comprendre les processus de radicalisation. Comprendre pour prévenir. Prévenir pour sauver.

Car tel est le véritable enjeu : sauver !

 

Sauver certes les valeurs de notre démocratie mais également et  surtout sauver des familles.

Sauver de l’oubli, de l’indifférence, de la banalisation ou du mépris les familles que le drame a déjà frappé.

Sauver bien évidemment celles des victimes de demain mais aussi celles des jeunes radicalisés.

Sauver celles et ceux qui ont répondu aux sirènes de recruteurs et de prédicateurs aussi pervers que nuisibles, au nom d’une idéologie que nous ne comprenons pas mais que nous savons inacceptable.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,  vous me permettrez de faire ici référence à la célèbre formule de Simone de Beauvoir qui assure que « l’on ne nait pas femme mais on le devient » pour peut-être oser prétendre que l' »on ne nait pas djihadiste mais qu’on le devient ».

Ce colloque international a essayé de nous dire pourquoi ? Comment ?

 

Au départ, nous avions envie de croire qu’ils étaient tous fous, ou idiots mais nous n’avions pas pris la juste mesure de la vague.

Nous avons sous-estimé l’habileté de l’Etat islamiste.

Nous anesthésions les provocateurs et rassurions la communauté musulmane, nous accordant conjointement sur la même formule « l’Islam, ce n’est pas cela ».

Nous continuons d’ergoter sur la radicalisation de l’Islam à moins qu’il ne s’agisse de l’islamisme de la radicalité, d’une révolte générationnelle qui s’est trouvée un idéal ou d’un mal-être adolescent devenu la proie de théoriciens de la terreur.

Nous avons abdiqué devant les réseaux sociaux qui continuent de délivrer un « djihad mode d’emploi ».

A l’instar des parents d’enfants sous l’emprise de drogues, les parents des jeunes radicalisés, n’ont, pour la plupart, « rien vu venir ».

L’école n’a rien deviné.

Les psychologues ont apetissé la profondeur de leurs convictions, ont cherché un déterminisme social qui n’a pas fait ses preuves, et qui peut générer de nouvelles stigmatisations.

Eux, ceux qui sont partis,  ne nous ont rien dit des raisons de leur détestation de notre société, de leur ressentiment « antisystème ». Ils se sont enfermés dans leur huis-clos idéologique, se sont immergés dans la morbidité sous promesse d’un monde meilleur, celui-là même qu’à travers les siècles, tous les doctrinaires ont vendu et revendu, en changeant l’emballage.

Rien vu, rien entendu, rien dit … rien fait ?

 

Aujourd’hui, des gamins immatures, idéalistes, paumés, piégés ou simplement imbéciles et autant de jeunes adolescentes endoctrinées, manipulées, exaltées,  font allégeance à la mort, se pavanent  devant des caméras et partent à la guerre comme on part à la parade.

Dans un enchevêtrement de dogmatismes austères et d’hypersexualité garantie au titre de la polygamie autorisée, voire de l’esclavage institutionnalisé – via les femmes de la communauté yezidie par exemple (cible des djihadistes en Irak), ils deviennent eux-mêmes dépositaires de la terreur.

 

Mais si ce machisme est évident, nous ne pouvons nier que des jeunes filles, de jeunes femmes, victimes – ou se considérant telles – de nos modèles sociétaux, participent à ce volontariat de la radicalisation pour les mêmes ou pour d’autres raisons que les jeunes hommes.

D’aucunes soutiendront que l’égalité des genres est contraire à la religion ou avanceront une

certaine satisfaction de ne plus subir la pression des modes et des marques, le besoin de réussite professionnelle pour les femmes et les avancées diverses obtenues, notamment, par les mouvements féministes. C’est, là encore, le rejet des valeurs occidentales.

S’estimant opprimées, elles entrent, elles aussi, dans un processus de victimisation qui un jour, légitimera leurs violences.

Des jeunes, en toute grande majorité instrumentalisés,  qui se disent victimes, qui partent ou qui restent, avec la mort pour seul bagage, la leur et celle d’autres victimes, bien plus innocentes.

Alors, les listes s’allongent jour après jour sans décompte possible. Familles endeuillées, blessés, traumatisés, mesures sécuritaires renforcées, dommages collatéraux, rien n’est mesurable.

 

Et il y a les mères. Celles qui, plus que quiconque, se demandent pourquoi ?

Pourquoi leur enfant est devenu un tueur, pourquoi elles n’ont rien vu venir, pourquoi elles n’ont rien pu faire ?

Il y a les mères qui tentent de réparer en alertant les autres, qui espèrent en la prévention. Elles témoignent ou incriminent la société, elles sont dans la colère et la désespérance, dans la sidération ou dans l’action. Elles sont comme toutes les mères amputées de leur enfant, dans l’espoir ultime qu’une explication atténuera leur douleur. Elles prendront la plume, iront sur les plateaux de télévision, se rendront dans les écoles,  et tireront inlassablement de fragiles sonnettes d’alarme, en quête obstinée d’une impossible catharsis.

Les mères s’agitent, comme si les conséquences terribles de la radicalisation n’étaient plus qu’une histoire de femmes, les mères s’accusent, rééditant le péché originel et la culpabilisation séculaire qui s’en suivit. Les mères cherchent, avec l’énergie de leur désespoir et leur interminable chagrin.

 

Les pères se taisent, emmurés dans un même questionnement, dans leur anéantissement, dans leur douleur,  leur honte ou leur colère, et qui sait, leurs principes.

Et il y a tous ceux que l’on ne sait nommer, ceux à qui profitent les crimes, ceux qui ont fomenté les massacres et en jouissent. Il y a ceux qui applaudissent et ceux qui en tirent profit. Il y a les grands zélateurs d’une théorie dévastatrice  n’ayant que la mort pour seul précepte et les petits commis du café du commerce qui se sentent confortés dans leurs sympathies pour un vote extrémiste.

 

Mais  alors, que peuvent les mères ? Que peuvent les sociologues, les psychologues ? Que peuvent les responsables politiques ? Que peuvent les services de police ? Que peuvent les autorités religieuses ?  Que peuvent les enseignants, les assistants sociaux, les journalistes, les intellectuels ?  Que peuvent les citoyens ?

Que pouvons-nous ?

Peut-on compter sur ceux qui sont revenus pour dégoûter d’autres jeunes de rejoindre la meute infernale ? Rien n’est moins sûr. La barbarie a pris racine et elles sont profondes.

On se dit que dorénavant, les familles seront plus attentives, on se dit que l’école, aujourd’hui mieux informée, sera en alerte, on édicte des mesures destinées à lever le secret professionnel, on espère en la mouvance citoyenne. Atteindrons-nous ainsi le cœur du problème ?

Je ne le crois pas.

Il faudra dans un même temps, renforcer la lutte contre les recruteurs, contre les djihadistes de toutes engeances, contre les réseaux de propagande assassine, contre ceux qui endoctrinent aux détours des quartiers, repérant les plus naïfs, détectant l’ignorance religieuse et incitant à une première fuite : celle de l’école.

Il faudra imposer le silence à ceux qui exigent la charia par la violence et l’abolition de la démocratie.

Il faudra renforcer les services de renseignements, mieux échanger les informations, et peut-être – si légitime et nécessaire soit-il – peut-être apprendre à dépasser le temps du deuil,  de la compassion et des plaques commémoratives, par l’action préventive collective.

 

—-

Je remercie le Collectif des Femmes, Louvain coopération et l’Assemblée générale des Etudiants de Louvain  qui se sont associés pour que notre information soit aussi complète que possible. Je remercie chacun des orateurs et je me réjouis de l’intérêt du public.

 

Reste en cette fin  de colloque une vaste question :

Que ferons-nous concrètement demain ?

Saurons-nous être à la hauteur du défi que nous lance la barbarie ?

Saurons-nous anéantir durablement et totalement l’hydre tueur ?

Saurons-nous suffisamment prévenir pour ne plus devoir guérir ?

Saurons-nous sauver  pour reconstruire ?

 

Je vous remercie.

 

       André Flahaut
Ministre d’Etat

17200649_10210106255707717_639039569_o 17195200_10210106255467711_913939941_o 17195200_10210106255347708_236792394_o 17200490_10210106254347683_787399199_o 17195605_10210106254427685_1890905321_o 17142295_10210106254547688_65346631_o 17175858_10210106254707692_1391654452_o 17200361_10210106255147703_1655192468_o 17142315_10210106254947698_495193268_o

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *