Triste 21 juillet pour La Défense belge (L’Echo, 21 juillet 2017)

DéfenseBelgeLa pro­messe faite, à lé­gère, à l’ac­tuel pré­sident des États-Unis de por­ter les dé­penses mi­li­taires de la Bel­gique à 2 % du pro­duit in­té­rieur brut n’au­gure rien qui vaille. Le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral s’ap­prête, pour ce faire, à pas­ser d’im­por­tantes com­mandes. Mais il lais­sera à ses suc­ces­seurs le soin de ré­gler la note. Les mi­li­taires com­prennent, pour leur part, qu’ils se­ront bien­tôt au pain sec et à l’eau…

Le plan stra­té­gique acté à titre in­di­ca­tif pour la pé­riode 2015-2030 – dont le volet « fi­nan­ce­ment » a été dé­passé en quelques mois – té­moigne d’un ama­teu­risme in­quié­tant. Les dé­penses cou­rantes non bud­gé­tées, et sur­tout l’al­lon­ge­ment des car­rières mi­li­taires, ont déjà consumé les deux tiers des neuf mil­liards d’eu­ros pré­vus pour le ré­équi­pe­ment des forces ar­mées entre 2020 et 2030.

À contre­sens de l’in­ter­opé­ra­bi­lité : un mo­dèle de fré­gates en plus

Dans une op­tique de col­la­bo­ra­tion, les mi­nistres belges et néer­lan­dais de la Dé­fense ont an­noncé leur in­ten­tion d’ac­qué­rir en­semble quatre fré­gates mul­ti­fonc­tion­nelles ainsi que douze na­vires de lutte contre les mines. Une es­ti­ma­tion porte à quelque deux mil­liards d’eu­ros les dé­penses pré­vues par cha­cune des par­ties.

Par-delà l’am­pleur de l’in­ves­tis­se­ment, on pourra s’in­ter­ro­ger sur le choix néer­lan­dais de dé­ve­lop­per un nou­veau mo­dèle de fré­gates alors qu’il en existe déjà une tren­taine en Eu­rope – contre seule­ment quatre aux États-Unis. Est-ce bien res­pon­sable, d’une part, face au be­soin d’in­ter­opé­ra­bi­lité des sys­tèmes de dé­fense, d’autre part, à l’heure où la dé­fi­ni­tion d’une po­li­tique eu­ro­péenne de dé­fense et de sé­cu­rité com­mune s’im­pose plus que ja­mais ?

Rem­pla­ce­ment des F-16

Dans le do­maine des avions de com­bat, un appel d’offres a été lancé en mars 2017 pour mettre sur pied un par­te­na­riat in­ter­na­tio­nal. Une pre­mière éva­lua­tion dé­bu­tera dès sep­tembre pro­chain et sera af­fi­née à par­tir des pro­po­si­tions chif­frées en­voyées au mois de fé­vrier 2018. Très orienté, cet appel concerne les États-Unis pour les F-18 (Boeing) et F-35 (Lock­heed Mar­tin), le Royaume-Uni pour l’Eu­ro­figh­ter (BAE Sys­tems, Air­bus et Leo­nardo), la Suède pour le Gri­pen (Saab), et enfin la France pour le Ra­fale (Das­sault Avia­tion). Le F-35 hy­per­so­phis­ti­qué part, dit-on, « grand fa­vori ».

Boeing et la Suède se sont déjà re­ti­rés de la com­pé­ti­tion, la ju­geant par­tiale et trop fer­mée. Le pa­tron de Das­sault a éga­le­ment fait part de son in­quié­tude. Dans le cas pré­sent, le risque est d’hy­po­thé­quer le fi­nan­ce­ment à moyen terme de la Dé­fense belge, dans la me­sure où le coût d’achat des avions (es­timé au­jour­d’hui à cinq mil­liards d’eu­ros) sera au moins tri­plé au terme de leur durée de vie. Une don­née qui, semble-t-il, n’a pas été prise en compte par le gou­ver­ne­ment.

Une co­opé­ra­tion en demi-teinte, et d’autres re­mises en cause

D’ici 2019-2021, la Bel­gique en­tend doter ses Forces spé­ciales et ses uni­tés para-com­man­dos de 199 vé­hi­cules blin­dés lé­gers (LTTV) fa­bri­qués par la firme bri­tan­nique Jan­kel. Ces LTTV com­plé­te­ront l’achat de 108 vé­hi­cules de ré­ac­tion ra­pide (RRV) choi­sis en 2015 pour rem­pla­cer les an­ciennes jeeps Iltis. Coût : 63,3 mil­lions d’eu­ros.

Outre cette pre­mière dé­pense en ma­tière d’en­gins ter­restres, et dans le cadre d’une co­opé­ra­tion franco-belge, notre Dé­fense pré­voit de consa­crer un peu plus d’un mil­liard d’eu­ros à l’achat de 60 vé­hi­cules de com­bat mé­dians (Ja­guar) et de 417 vé­hi­cules de com­bat lé­gers (Grif­fon). Pour ce qui concerne la mo­bi­lité ter­restre, ce par­te­na­riat est, aux yeux du mi­nistre belge de la Dé­fense, le seul à ré­pondre à la « vi­sion stra­té­gique » que son gou­ver­ne­ment sou­haite pro­mou­voir.

L’ac­cord in­ter­gou­ver­ne­men­tal – censé en­trer en vi­gueur en 2018 – se pro­pose d’axer la co­opé­ra­tion au­tour d’une série d’en­jeux : re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment, ac­qui­si­tion de ma­té­riels, for­ma­tion et en­traî­ne­ment, appui lo­gis­tique et co­opé­ra­tion opé­ra­tion­nelle. Même si l’éla­bo­ra­tion de par­te­na­riats en ma­tière mi­li­taire est tou­jours une bonne chose, on dé­plo­rera l’ar­rêt de la for­ma­tion franco-belge des pi­lotes. Dès la fin du pro­gramme en 2019, les pi­lotes mi­li­taires de­vront aller se for­mer ailleurs, à sa­voir… sur la base de Shep­pard, au nord du Texas.

Plus grave ! Le per­son­nel mi­li­taire : moins prio­ri­taire que ja­mais

Côté pile : le re­nou­vel­le­ment du ma­té­riel fa­ci­li­tera sans doute (pour une part, du moins) le tra­vail des mi­li­taires. Côté face : ces der­niers ver­ront, au jour le jour, leur exis­tence s’as­som­brir. Évo­quons, mal­gré le ré­tro­pé­da­lage, l’al­lon­ge­ment des car­rières et le re­port de l’âge de la re­traite. Une telle dé­ci­sion li­mi­te­rait la pos­si­bi­lité de ra­jeu­nir les cadres et ne man­que­rait pas d’avoir des consé­quences sur le moral de ceux ayant servi dans des condi­tions éprou­vantes en ex-You­go­sla­vie, en Af­gha­nis­tan, au Liban, au Congo, en Irak, au Mali, ou en­core en Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine.

La pers­pec­tive de de­voir pres­ter neuf an­nées sup­plé­men­taires n’en­chante per­sonne. De nom­breux mi­li­taires vivent d’ailleurs cet al­lon­ge­ment comme une rup­ture du contrat d’en­ga­ge­ment passé avec l’État. Cette dé­ci­sion vien­drait ag­gra­ver la crise des vo­ca­tions qui, déjà, touche du­re­ment l’ar­mée. Les mis­sions de lutte contre le ter­ro­risme (ex­trê­me­ment contrai­gnantes pour la vie so­ciale et fa­mi­liale), les contrats d’em­plois de courte durée et la ré­forme des pen­sions ne sont, du reste, pas de na­ture à in­ver­ser la ten­dance.

Vers une pri­va­ti­sa­tion de la Dé­fense belge ?

Très dif­fi­cile, dans ces condi­tions, de dis­po­ser d’une armée opé­ra­tion­nelle. Com­pre­nons qu’il est dé­sor­mais im­pos­sible de com­pen­ser la to­ta­lité des dé­parts ni d’as­su­rer la conti­nuité des ser­vices sans faire appel à des sous-trai­tants pri­vés. So­lu­tion qui, pour l’en­semble des par­ties, s’avère bien peu sa­tis­fai­sante. Les ten­ta­tives de pri­va­ti­sa­tion me­nées par le passé se sont sol­dées par des échecs : les conces­sion­naires choi­sis per­daient de l’ar­gent, les pres­ta­tions of­fertes coû­taient plus cher à l’État que celles four­nies jadis en in­terne, les clients étaient mé­con­tents.

Au­tant dire que les actes posés par l’ac­tuel gou­ver­ne­ment fé­dé­ral té­moignent d’un réel mé­pris pour le per­son­nel des ar­mées. Le­quel se voit traité telle une va­riable d’ajus­te­ment alors qu’il consti­tue la toute pre­mière res­source de la Dé­fense. L’École royale mi­li­taire (ERM) fera bien­tôt les frais de cette ap­proche fon­dée sur la ren­ta­bi­lité (qui pré­vaut, d’ailleurs, dans l’en­semble de la Fonc­tion pu­blique). En effet, à par­tir du 16 août pro­chain, son res­tau­rant, sa ca­fé­té­ria, et ra­pi­de­ment sa garde, pas­se­ront sous le giron d’une en­tre­prise pri­vée.

La mise à mort pro­gram­mée de l’École royale mi­li­taire

Lors de mon pas­sage à la Dé­fense, je m’étais at­telé à la ré­forme de l’ERM. Il s’agis­sait pour moi de consti­tuer la pres­ti­gieuse ins­ti­tu­tion (fon­dée en 1834) en un fleu­ron de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et de la re­cherche scien­ti­fique en Eu­rope. Mon in­ten­tion était aussi de l’in­té­grer au sein de la Po­li­tique eu­ro­péenne de sé­cu­rité et de dé­fense (PESD). J’y étais par­venu ! L’ac­tuel mi­nistre de la Dé­fense s’em­ploie, de son côté, à cas­ser le tra­vail ac­com­pli.

Au mé­pris des re­marques du Conseil d’État, ce der­nier a dé­cidé, sans au­cune base lé­gale et sans concer­ta­tion, de faire pas­ser de cinq à quatre ans la durée des études dis­pen­sées par la Fa­culté des sciences so­ciales et mi­li­taires de l’ERM. Son pro­jet est, en outre, d’im­po­ser l’an­glais comme langue (quasi unique) d’en­sei­gne­ment du­rant les an­nées de mas­ter – ceci, au dé­tri­ment des langues na­tio­nales, et sans en avoir dé­battu avec les Com­mu­nau­tés. Les­quelles sont pour­tant com­pé­tentes pour dé­ci­der des équi­va­lences en ma­tière d’en­sei­gne­ment.

De ce fait, le mi­nistre met po­ten­tiel­le­ment en péril l’ac­cré­di­ta­tion des pro­grammes et, par suite, la re­con­nais­sance des (fu­turs) di­plômes dé­li­vrés par l’École royale mi­li­taire. Cette orien­ta­tion va non seule­ment à l’en­contre du mou­ve­ment gé­né­ral d’amé­lio­ra­tion des cur­sus, mais porte clai­re­ment at­teinte aux nou­velles exi­gences de for­ma­tion des of­fi­ciers. Ré­sul­tat : la par­ti­ci­pa­tion de l’ERM à la re­cherche scien­ti­fique di­mi­nue comme les par­te­na­riats avec de nom­breux pays afri­cains.

En tout état de cause, après les res­tric­tions bud­gé­taires in­fli­gées à la po­li­tique scien­ti­fique et au Musée de l’ar­mée, le tra­vail de sape des ins­ti­tu­tions fé­dé­rales se pour­suit. L’École royale des sous-of­fi­ciers est-elle la pro­chaine sur la liste ? À suivre…

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