« Tisser des liens » : Discours du Ministre d’Etat André Flahaut au Forum Rebranding Africa (6 octobre 2017)

RAF2017-048Monsieur le Premier ministre de la République de Guinée,

Madame la Directrice Exécutive du Fonds des Nations Unies pour la Population,

Madame la Présidente de G.B.C. Health,

Monsieur le Secrétaire Exécutif d’AfriYAN pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre,

Monsieur le Fondateur de « Rebranding Africa »,

Excellences en vos grades et qualités,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

 

Avant toute chose, j’aimerais remercier l’équipe de « Rebranding Africa », et notamment Monsieur Thierry Hot qui, voici quatre ans, a eu l’audace de concevoir et de lancer ce précieux Forum.

C’est pour moi un grand plaisir et un honneur de prendre part, une nouvelle fois, à ce rendez-vous devenu incontournable.

J’apprécie l’occasion qui m’est donnée de pouvoir, avec vous, aborder et questionner les profondes transformations du continent africain. Je me réjouis, également, des voies que nous saurons inventer pour les affronter ensemble.

Plaisir et honneur, donc, parce que depuis une vingtaine d’années, je m’acharne à plaider en Belgique, et plus largement en Europe, pour qu’on prenne, enfin, l’Afrique au sérieux.

Mon but, mon combat, c’est qu’on accepte de voir en elle un moteur de l’Histoire.

Hier au sein du gouvernement fédéral ou à la présidence de la Chambre, aujourd’hui comme ministre en Fédération Wallonie-Bruxelles, et surtout comme ministre d’État, je m’efforce, jour après jour, de nourrir des liens respectueux et durables avec l’Afrique, pour que nous ne passions pas, ici en Europe, à côté de l’Histoire.

Réaffirmons-le sans cesse : l’avenir de l’Afrique, c’est notre avenir à tous.

Certains, à Bruxelles, Paris ou Londres, continuent de regarder l’immense continent africain avec paternalisme et condescendance. Ils n’en finissent pas de regretter le temps des colonies. Ils oublient combien ces colonies vous ont blessés, abîmés, humiliés, épuisés.

Ils refusent d’admettre que la prospérité de nos sociétés : c’est d’abord à vous, chers amis, que nous la devons – à vos parents, à vos aïeux.

Dès lors, certains, en Europe, persistent à ignorer ou à minimiser le courage, la créativité, la grandeur, l’enthousiasme et le dynamisme de ceux qui travaillent à bâtir l’Afrique d’aujourd’hui.

Incapables de penser au-delà des difficultés que vous rencontrez, et qui sont réelles, les nostalgiques du monde d’hier ne peuvent comprendre vos atouts, ni surtout votre force – culturelle, intellectuelle, spirituelle, en un mot… civilisationnelle.

Ne passons pas, ici en Europe, à côté de l’Afrique, car nos amis africains ne nous attendront pas !

Ils n’attendront pas qu’on veuille leur prêter attention. Ils n’attendront pas qu’on daigne, enfin, leur accorder une confiance qui, d’ores et déjà, devrait leur être acquise. D’autres, en Asie par exemple, ont été, de longue date, beaucoup plus clairvoyants qu’ici. Force est de reconnaître que nos grilles de lecture et d’action sont, à cet égard, extrêmement datées.

Pour ma part, ce matin, c’est surtout la force que je vois : la vôtre. Celle qu’évoquait Senghor. Une force consciente de l’Humanité qui l’habite. Une force qui n’inspire pas la peur, mais le respect. Une force nourrie par les rencontres. Une force créatrice de liens.

Plaisir et honneur, disais-je, car cette invitation me donne l’occasion de vous témoigner, chers amis, mon admiration, et d’exprimer la joie qui m’anime d’être à vos côtés – dans les succès comme dans les épreuves. Des épreuves qui, précisément, nous unissent.

L’Afrique – eu égard à sa jeunesse – serait, comme on l’entend souvent, porteuse d’une « chance » pour demain. Peut-être n’est-ce pas faux… L’Afrique est sans doute un continent d’avenir. Mais elle représente, à mes yeux, beaucoup plus que cela, à savoir : un partenaire stratégique dont il importe de parler au présent.

L’Afrique est un acteur majeur. Traitons-le comme tel !

Dakar, Lagos, Abidjan, Casablanca, Nairobi, Kinshasa, Le Cap, Conakry… du Nord au Sud du Sahara, d’Ouest en Est, la mosaïque africaine se raconte et se vit au présent.

Cher Thierry Hot, votre Forum est à la mesure de cette Afrique une et plurielle. Afrique ambitieuse et confiante. Afrique complexe et contrastée. Afrique inventive. Afrique en danger. Afrique en question. Afrique comme réponse à ses propres questions.

À l’occasion de cette 4e édition du Forum « Rebranding Africa », vous avez décidé d’interroger et de mettre en débat une problématique de taille : la perspective des quatre milliards d’habitants à l’horizon 2100.

Le défi est immense. Vous le savez.

En effet, cela veut dire trois milliards d’habitants de plus que maintenant : trois milliards de femmes, d’hommes, d’enfants et d’adolescents, mais aussi de personnes âgées en l’espace de quatre-vingts ans à peine.

Immense, parce qu’il faudra trouver et produire des ressources suffisantes pour nourrir ces « nouveaux arrivants » ; parce qu’il faudra les intégrer au tissu social et réinventer celui-ci ; parce qu’il faudra leur transmettre des moyens décents pour s’épanouir et pour s’émanciper.

Immense, parce que cela risque d’entraîner un déséquilibre majeur entre ceux qui – de moins en moins nombreux – seront capables de participer au marché du travail, et ceux qui – trop jeunes ou trop vieux – ne pourront pas ou plus y prendre une part active.

Immense, parce qu’une telle perspective implique d’investir dès à présent dans l’éducation, la transmission de compétences et de savoir-faire, mais encore dans la contraception, la santé et l’emploi durable. Investir, donc, dans des politiques de développement audacieuses, justes, équitables et respectueuses des singularités. Comprenons alors que la mise en œuvre de nouvelles politiques de partenariat s’impose au premier chef. C’est ici que l’Europe a un rôle à jouer.

Immense, encore, parce que d’importants mouvements de population sont à prévoir – au sein même de l’Afrique comme vers les pays du Nord.

Immense, enfin, parce que d’autres enjeux sont directement corrélés à l’horizon démographique qui occupe nos travaux du jour. Je pense, bien sûr, au réchauffement climatique et à l’accès à l’eau potable. Je pense au péril terroriste et à la lutte contre les trafics en tous genres. Je pense à l’instabilité politique et à la promotion de la démocratie.

Chers amis, vous l’aurez compris, au regard de ces défis qui touchent aussi bien l’Afrique que l’Europe, j’ai choisi de placer mon intervention sous le signe du lien – et plus encore du tissage de liens.

Ce thème – qui pointe vers la solidarité, la citoyenneté, le vivre-ensemble – me tient profondément à cœur. Je lui ai consacré une grande partie de ma vie et de mon travail politiques.

Face à ces défis, trois panels viendront orienter les débats.

Le premier s’intéresse au « capital humain » ; le deuxième au pari « agro-industriel » ; le dernier au « marché des services ». Dans ces trois cas, il est question de liens à faire vivre et à promouvoir. Des liens qui, parfois, doivent être inventés.

Liens associatifs ou professionnels, liens d’amitié, liens entre les femmes et les hommes, liens entre les générations, liens culturels ou linguistiques, liens Sud-Sud, liens Nord-Sud, liens fondés sur la défense de l’agriculture familiale, liens visant l’apprentissage réciproque : ces liens représentent l’unique occasion de respecter les différences, tout en développant des moyens pour les dépasser – c’est-à-dire s’en libérer.

Tisser des liens authentiques, responsables et sincères : c’est s’ouvrir à une liberté réciproque.

Nourrir de tels liens, c’est aussi, et peut-être surtout, s’engager sur la voie d’une plus grande intégration régionale – la vôtre –, mais aussi sur celle d’un monde sans frontières.

Des frontières, qui, en Europe comme en Afrique, s’avèrent aujourd’hui beaucoup trop nombreuses, fermées et, qui plus est, coûteuses. Ici, à Bruxelles, nous en sommes, chaque jour, les témoins attristés et souvent impuissants.

Partant, comme le souligne le philosophe camerounais Achille Mbembe, et je terminerai sur cette idée : « ouvrir » le continent africain à lui-même, grâce à la libre circulation des personnes, c’est lui donner la chance « de devenir son propre centre dans un monde multipolaire ».

Sans doute le continent africain doit-il s’ouvrir à lui-même. Toutefois, chers amis, je vous le redis, c’est également à nous, Européens, de s’ouvrir à lui… c’est-à-dire vous.

 

Je vous remercie de votre attention.

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