Mon « coup de gueule » contre Theo Francken (Interview par David Coppi et Lorraine Kihl, Le Soir, 13/12/2017)

André Flahaut charge le secrétaire d’Etat N-VA. Un « coup de gueule », avoue-t-il. « Je dis attention: ce personnage politique est dangereux… ». Dans un premier temps, André Flahaut nous adresse une carte blanche qui cogne Theo Francken peut-être comme aucun politique ne l’avait fait jusqu’alors. On lit. On s’interroge. On lui demande de s’expliquer. Et voici. C’est son « coup de gueule »…

Pourquoi soudainement cette attaque en règle contre le secrétaire d’Etat N-VA à l’asile et la migration ? 

Parce que plus le temps passe, plus je vois le danger : la banalisation de ce qu’il fait, qui produit une forme d’indifférence et qui, plus grave, fait dire à de nombreuses personnes : évitons de parler de lui, ça lui fait de la publicité… On m’explique : tu as raison, il répand un discours dangereux, mais pour l’instant, réagir, c’est inaudible, car malheureusement dans l’opinion publique, on dit qu’il y a trop d’étrangers, que c’est une source de problèmes, qu’il faut faire preuve d’une grande fermeté, renvoyer les gens chez eux, des gens qui ne pensent pas comme nous, qui sont différents…

Alors, là, vous prenez donc le contre-pied. Cela étant, dans votre propre parti, on n’« ose » pas vraiment… 

Mais je ne dis pas le contraire, même au PS, certains me disent : tu as raison, mais c’est inaudible, Francken est fort dans les sondages… Vous savez, j’ai ici du courrier de la commune de Lasne, où se trouve un centre pour mineurs… Il y a toute une série de plaintes, parce que les jeunes jouent au foot, font du bruit… Francken est un « sage », lit-on. Quelqu’un lui écrit : « Monsieur, j’ai remarqué que les chevaux de la Drève couraient à vie allure dans les prairies tellement ils étaient affolés par les bruits inhabituels »…

Reste que les partisans du secrétaire d’Etat jugent qu’avant lui, on avait mis des œillères… 

N’importe quoi ! J’étais au gouvernement entre 1995 et 1999, en charge de la Régie des bâtiments, le ministre de l’Intérieur alors s’appelait Johan Vande Lanotte, il y avait beaucoup plus de réfugiés à cette époque, et j’ai parcouru la Belgique entière pour trouver des lieux d’hébergement pour les familles. On n’a jamais eu le comportement de Francken : laisser des gens dans la rue, dans le parc Maximilien, faire semblant d’ouvrir un plateau du World Trade Center en y mettant des civières, un rouleau de papier wc, et une bouteille d’eau… On fait un amalgame de tout, et les gens finissent par croire que les types qui sont ici sont des terroristes en puissance.

Sauf que les gens qui se trouvaient au parc Maximilien ces derniers mois n’étaient pas dans une logique de demande d’asile, mais de transit… 

Transit peut-être, mais ce sont des citoyens. Tous ont le droit à un traitement humain. Non, on laisse les gens comme ça, exposés à toutes les corruptions possibles, à toutes les exploitations, c’est révoltant. Si les hommes et les femmes politiques n’ont plus le courage de tenir des discours à contre-courant, qui peuvent heurter l’opinion, alors… Alors ça ne sert à rien d’écraser une larme quand on voit le corps d’un petit échouer sur une plage ! Et quand la Ville de Bruxelles prend une initiative, quelle est la réaction du secrétaire d’Etat ? On crée un « appel d’air ».

Est-ce si absurde ? 

Mais les responsables politiques doivent traiter humainement toutes les personnes qui sont là. C’est leur devoir. Voyez ce qui s’est passé à Jodoigne la semaine dernière, on en a très peu parlé… Dans ce centre Fedasil, qui existe depuis très longtemps – il avait fallu une grosse colère de Louis Michel, ministre des Affaires étrangères à l’époque, pour faire accepter cette implantation… –, le jour de Saint-Nicolas, à 6 h 30, sept policiers ont débarqué, qui venaient de Zaventem, ils ont frappé à la porte de la chambre d’une famille de Tchétchènes, pour les embarquer… Le père dit aux policiers qu’il ne partira pas aussi longtemps que l’ensemble de sa famille n’est pas regroupée – une fille de 14 ans n’était pas là –, il est plaqué au sol… La police locale de Jodoigne a refusé de participer à l’opération compte tenu de la violence des faits. Les autorités locales de Jodoigne – qui n’est pas une commune à majorité absolue socialiste ! – ont déposé plainte au Comité P. Voilà la réalité.

Prenez encore le projet sur les visites domiciliaires, ça veut dire que vous pourrez avoir des types qui rentrent quelque part et qui disent aux gens : « Vous !, là, vous n’avez pas vos papiers, vous nous accompagnez, et donnez-moi votre téléphone, on va voir ce qu’il y a dedans… » Ces gens ne seront pas placés en détention – il faut un juge – mais en rétention, nuance. Je n’ai jamais vu un texte critiqué par autant d’instances, des organisations des droits de l’homme au Conseil d’Etat en passant par la commission vie privée. Et malgré tout, ça passera.

La brutalité. Voilà ce qui caractérise toute la politique aujourd’hui en matière d’immigration et de contrôle. Tout ça en répandant un discours anti-étrangers. On fait un amalgame de tout, et les gens finissent par croire que les types qui sont ici sont des terroristes en puissance… Heureusement qu’il y a des sursauts avec des gens qui organisent l’aide malgré tout, des bénévoles, sans cela vous auriez des ghettos partout.

Qualifiez Francken politiquement… 

Il suit son orientation politique droitière, en disant que ces gens, ces étrangers, sont la cause de notre insécurité, et quand ce ne sont pas les étrangers, c’est les Wallons, les chômeurs wallons, accessoirement les socialistes wallons… Stigmatiser des groupes humains, c’est sa ligne. Et ce qui est inquiétant, c’est que ces politiques à la Orban en Hongrie, à la polonaise, du genre AFD en Allemagne, ça marche, parce qu’on est parvenus à mettre dans la tête des gens que si ça ne va pas, c’est la faute de l’autre. Quand va-t-on freiner ce bonhomme ?

Orban, Alternative für Deutschland… Francken est d’extrême droite ? 

Ils ont le même discours, le rejet. Non, je dis que Francken est le plus à droite dans son parti. C’est tout. Et je précise que la N-VA n’est pas d’extrême droite, c’est un parti plus large. Comme ministre, j’ai représenté les anciens combattants de 1995 à 2007, avec un travail de mémoire et de résistance, je porte le triangle rouge en permanence, et là, je perçois un danger. Si on n’y prend garde, on va retourner en arrière, ça va nous tomber dessus. Alors, il faut quand même des types qui poussent des coups de gueule. Et sur l’asile et les migrations, je dis : maintenant, ça suffit ! Quand va-t-on freiner ce bonhomme ? Je ne parle même pas de l’arrêter, mais le freiner. Même le Parlement n’y parvient pas. Il continue, il trace.

Vous ramenez aux années trente ? 

On retrouve des éléments, avec en plus une grande indifférence. Nos enfants, nos petits enfants n’ont pas connu la guerre, alors pour eux, c’est ailleurs, loin d’ici… Les gens se préoccupent de savoir s’il y a des incidents en Turquie parce qu’ils ont réservé pour les vacances… Le printemps arabe ? Même chose. Toute cette indifférence est très inquiétante. Je dis : attention à Francken. Le personnage politique est dangereux. Je ne parle pas sur le plan humain. Je n’attaque jamais l’homme. Sa politique est dangereuse, et personne ne l’arrête, il a un boulevard… Si on le traitait comme il laisse traiter les personnes sous sa responsabilité, je me demande comment il réagirait.

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André Flahaut voulait « sortir », comme on le jargonne, sur Theo Francken. Une carte blanche, pas la première, au vitriol proposée pour nos colonnes, qui évoquait en vrac Orban, xénophobie et « police des illégaux ». « Aujourd’hui, il est temps que les progressistes et les démocrates de tous les partis, élus de la majorité et de l’opposition, fassent entendre leur voix », appelait le ministre. Nous avons plutôt proposé une rencontre.

Sur le fond, c’est l’impression d’un endormissement d’une partie de l’opinion publique qui alarme le socialiste. A Jodoigne, la semaine passée, une famille de Tchétchènes a été brutalisée par la police « on en a à peine fait écho ». A la Chambre, des réformes fondamentales sont imposées à la hussarde. « Les exemples, il y en a à foison. Les sorties bruyantes et stigmatisantes de Francken. On le recadre parfois, tout juste s’il s’excuse, mais le mal est fait. Il y a une espèce de banalisation qui s’installe, d’indifférence. » L’homme, qui porte en permanence le triangle rouge, souvenir des déportés résistants du fascisme, aligne les rappels à un temps d’avant-guerre. Ne parle pas du bruit des bottes mais c’est tout comme.

La charge est aussi significative d’une gauche, un PS surtout, gênée aux entournures face à un ministre N-VA qui assume jusqu’auxbouts des ongles sa politique « humaine mais ferme » (André Flahaut corrigerait en « brutale mais ferme » ) extrêmement populaire. Notez: l’attaque émane d’un ministre extérieur au dossier, pas d’un cadre de la direction actuelle (ni future) du parti. Il précise d’ailleurs que c’est le « citoyen » qui parle. « Il faut bien un premier de cordée. »

2 thoughts on “Mon « coup de gueule » contre Theo Francken (Interview par David Coppi et Lorraine Kihl, Le Soir, 13/12/2017)

  1. Bonjour MONSIEUR Flahaut,
    Nous avons lu votre sortie dans « Le soir » du 13 décembre et approuvons totalement votre prise de position.
    Heureusement qu’il y a encore de vrais humanistes (c’est vrai l’humanisme a été inventé par d’autres ex chrétiens) pour tenir de tels discours.
    Il y a longtemps que nos voix vous sont acquises,

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