COMMÉMORATION DE LA BATAILLE DE GEMBLOUX-CHASTRE (1940-2018)

On leur avait notifié l’ordre de se regrouper, de traverser la Méditerranée, de traverser la France. Un matin de mai, ils se sont retrouvés dans cette plaine brabançonne qui, aujourd’hui, nous rassemble en leur nom.

Que savaient-ils de la guerre, eux qui avaient à peine eu le temps de vivre ? Espéraient-ils en revenir intacts même si, confusément, on sait qu’aucune victoire ne peut-être pleine et joyeuse ?

À l’horizon, bientôt, d’autres chars et, déjà, l’embrasement.

C’est le courage, et c’est la panique parmi les soldats. Ils comprennent que leur bravoure est devenue inutile et qu’ils vont mourir là, sur ce champ de bataille, avec la laideur des combats, avec ces mains encore crispées sur l’arme ou sur leurs plaies, avec ces visages défigurés de douleur, sidérés, paralysés.

Et, en ce moment terrible de leur courte vie, chacun cherche l’ombre d’un espoir dans ses convictions, se remémore les pauvres mots d’une prière, murmure un nom, serre une dernière fois les poings… et s’abandonne enfin.

C’est l’instant cruel, étrange, qui égrène quelques secondes encore le battement d’un cœur écrasé et dilue l’ombre des hommes et de leur âme massacrée.

Les flammes se sont éteintes, les gravats sont retombés sur les corps qui n’ont plus de nom. L’herbe a brûlé, les arbres sont tombés ; sur la terre criblée de trous plane l’odeur de la poudre et, bientôt, celle des corps en décomposition.

Ceux qui ont survécu ont, depuis ce jour, gardé une peur indéfinissable.

Ils ont perdu à jamais leur sérénité.

Durant de trop longues années, on a oublié la Bataille de Gembloux-Chastre, comme on a fait l’impasse sur les démences, les névroses, les addictions, les cauchemars continués de toutes les guerres – avant nos minutes de silence.

Car c’est cela la guerre. Ce n’est pas une aventure. C’est une maladie mortelle qui n’arrive jamais par fatalité.

Le 13 mai 1940, les populations à proximité des lignes de combat ont reçu l’ordre d’évacuer. Une centaine de villageois resteront terrés dans les caves. Un territoire était à conquérir. Les civils ont toujours payé un lourd tribut à la guerre – trop lourd. À Ernage, à Beuzet, du côté de Thorembais, de Jauche, d’Hannut, de Merdorp, des centaines de soldats ont perdu la vie. Mais il y avait aussi des civils : des femmes et des enfants.

Aujourd’hui, à Gembloux-Chastre, nous nous souvenons, et nous rendons hommage. Ce n’est que justice. Mais est-ce suffisant ?

Une commémoration, ce n’est pas un moment de bonne conscience. Ce n’est pas non plus une simple occasion pour se féliciter du courage de ceux qui, jadis, nous ont sauvé la mise… voici 60, 70 ou 80 ans.

La commémoration ne peut être statique, figée, mécanique. Le risque est ainsi qu’elle devienne stérile, morte.

Les témoins de cette guerre ont tous pratiquement disparu. Mais les guerres demeurent, parfois sous nos yeux – avec leur lot de victimes, leurs charniers, leurs horreurs, leurs souffrances, leurs douleurs, leur sang versé…

À Gembloux-Chastre, nous avons fait le choix de la commémoration, mais aussi celui de la re-connaissance au sens premier du terme. Certaines tombes avaient des noms. D’autres étaient restées anonymes. Nous avons, ces dernières années, tenté de rendre un visage, une histoire, une humanité à ces soldats venus de France, du Maroc, du Sénégal, de Tunisie, d’Algérie.

Mais, par-delà l’hommage que nous rendons, n’y a-t-il pas à interroger le quotidien de nos sociétés, leur avenir ?

À Gembloux-Chastre, des hommes sont morts ensemble. Et nous ? Savons-nous vivre ensemble ? Faisons-nous ce qu’il faut pour que ce « vivre ensemble » s’élargisse ? Évitons-nous l’émergence de nouveaux ghettos – qu’ils soient d’ordre social, communautaire, philosophique ? Travaillons-nous à dépasser nos propres frontières, celles de nos peurs, de nos préjugés, de la méconnaissance, de l’ignorance ou de l’égoïsme ?

Faisons-nous vraiment notre part pour stopper la peste brune qui envahit l’Europe ?

Certes, il n’est, pour l’heure, plus question de chars. Mais les discours de haine s’amplifient sans cesse. Impossible de nier l’approbation par le vote de nombreux partis d’extrême droite, que ce soit en Autriche, en Pologne, en Hongrie, en Norvège, en Suisse ou en Italie. Ici et là germent des dictatures que d’aucuns persistent à regarder avec une bienveillance complice.

En 1933, la démocratie a offert le pouvoir à Hitler, laissant la terreur s’installer. Avons-nous oublié les dizaines de millions de vies massacrées ? Pourquoi ne sommes-nous pas plus vigilants aujourd’hui ? Car c’est ainsi que naissent les guerres : d’un manque de vigilance.

Jamais nous ne prenons la démocratie assez au sérieux.

Dès lors, permettez-moi de paraphraser Jacques Prévert : la démocratie se reconnaît peut-être au bruit qu’elle fait en s’en allant…

On laisse s’accélérer la violence sur les réseaux sociaux. On banalise la réalité de la guerre en parlant de « guerre des prix », de « guerre des images », ou de « guerre des communiqués ». Mais non ! La guerre, ce sont des hommes qui meurent, des membres amputés, des esprits à jamais martyrisés, une génération perdue, des cœurs inconsolables… et ce, malgré toutes les bravoures et tous les sacrifices.

Les peuples ont besoin de sens et de repères. Gembloux-Chastre, justement, en est un.

Toutes les guerres ont leurs résistants, leurs héros : Gembloux-Chastre représente l’occasion exceptionnelle de rendre hommage à ceux qui, durant cette guerre, sont tombés en amis et en frères.

Le pire n’est pas invraisemblable. Il n’est pas inéluctable non plus.

Voici pourquoi nous devons résister. Résister face aux discours de haine ; face au mépris et au rejet de l’autre. Résister face au racisme et à l’antisémitisme. Résister face à la pauvreté et aux idées reçues. Résister face au populisme, aux théories fascisantes, à la xénophobie, à l’activisme violent, à l’homophobie.

Refusons de devenir une majorité silencieuse devant tous ces mouvements obscurs et oublieux de notre Histoire ! Agissons pour que le sacrifice de ceux qui nous ont précédés ne soit pas vain. Nous leur devons la paix dans laquelle nous vivons.

Commémoration de la Bataille de Gembloux-Chastre (1940-2018)

Dimanche dernier, malgré la pluie, nous étions nombreux à rendre #hommage aux #héros (marocains, belges, algériens, français, tunisiens, sénégalais…) courageusement tombés lors de la Bataille de #Gembloux-Chastre (14-15 mai #1940). N'oublions jamais leur #sacrifice ! Plus que jamais, honorons leur #mémoire !! Et continuons à #célébrer la #fraternité #interculturelle dont ils ont porté le témoignage vivant…

Publiée par André Flahaut sur mardi 15 mai 2018

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